Seigneur Blanc
30 avril 2003, Gansbaai, Afrique du Sud,

L'œil noir me fixe. Nous nous dévisageons. Que peut-il bien penser, lui, le Grand Blanc, le seigneur de l'océan ? Rien, probablement... Il jauge la taille de l'intrus. Il apprecie le risque ou l'opportunité d'un repas. Rien ne l'inquiète. Sa nage reste lente, puissante, sans heurt. Magnifique, il glisse bien en ligne. Il n'a pas le balancement de la tête des petits requins. 4 mètres, c'est un mâle adulte. Jeune mais déjà bien rond,... Il a l'épaisseur du corps qui caractérise la maturité et la force.


Son implacable assurance est communicative ! Gagné par sa tranquilité, je ressens une sérénité envahissante, apaisante. Rien ne nous sépare . Aucun artifice. Nous sommes comme à l'aube du monde. Rencontre vraie, sans calcul, innocente, une de ces rencontres dont nous a privé le monde artificiel de nos villes et qui donnent la joie profonde de communier avec le monde vivant !

Il passe à quelques mètres pour se fondre dans l'eau laiteuse aussi insidieusement qu'il était apparu. Il est là, j'en suis sûr. Cette ombre qui passe au loin, est-ce lui ? Je le guette, je l'espère, je le veux au détour des grands laminaires qui se couchent sous la houle. Il est là, tout près, sur mon côté droit. Inquisiteur et patient. Moi aussi. Je retiens mon souffle pour ne pas l'effrayer. J'attends qu'il se rapproche pour un portrait. Il reste sur ses gardes, passe et disparait à nouveau.


Ce n'est pas lui qui revient. C'est une jeune femelle plus nerveuse, plus vive. Sa bouche machonne nerveusement. Elle vire sur elle même, pour tenter une charge à laquelle elle renonce.
Mon premier compagnon revient. Il ne veut pas laisser d'opportunité à sa jeune concurrente. Il s'installe et restera jusqu'à la fin de la plongée, m'entraînant tour à tour vers des eaux limpides et ensoléillée de la surface aux eaux vertes et troubles du fond. Une heure et demi de pur bonheur.

Je retrouve la joie que j'avais ressenti avec mes amis Jean-Michel Cousteau, Yves Lefèvre, Jean-Marc Bour, Pascal Szimanek, Lionel pozzoli, Luc Hieulle, lors de nos premiers contacs avec le grand blanc, ici même, à Dyer Island en juillet 2000. Ici, au bout de l'Afrique dans les eaux froides qui baignent le Cap de Bonne Espérance, nous avions passé trois semaines à nager librement avec les Grands Blancs sous la direction de André Hartman. Grâce à son extraordinaire expérience, nous avions passé des dizaines d'heures à observer, filmer, comprendre, côtoyer , le plus mystérieux des grands prédateurs sans autre protection particulière que des débordoires.

 
André nous avait fait découvrir la force et les faiblesses de celui sur qui on a tant écrit sans jamais être allé le rencontrer. André lui a su nous le faire aimer et respecter.
 


Au cours de l'une des dernières plongées, une énorme femelle avait même offert sa nageoire dorsale à Jean-Michel Cousteau, une improbable chevauchée.
J'avais cru alors que les images incroyables de cette harmonie retrouvée aller définitivement casser le mythe stupide et nocif des "Dents de la Mer". Il n'en est rien. Le mythe a la vie dur. Revue, documentaires et films usent jusqu'à la nausée de cet appat à client ! Il faudra probablement encore bien des combats pour que, enfin, nous rendions justice à notre dernier grand prédateur sauvage !

 
Texte et photos
François Sarano
Que sait-on de lui aujourd'hui ? Rien ou presque ! On sait que l'espèce est fragile ! car les femelles ne sont pas matures avant l'âge de 12 ans ce qui correspond à une taille moyenne de 4,5 mètres. Tous les deux ou trois ans, elles mettent bas en moyenne 5 jeunes dont la taille n'excède pas de 1,2 mètre. Ni la mise bas, ni l'accouplement n'ont jamais étés observés. On remarque seulement les morsures profondes que les mâles infligent à leur partenaire pour les maintenir lors de l'accouplement. Les jeunes requins sont très rarement observés. Où passent-ils leur premières années ?
Et plus tard que deviennent-ils ? Sont-ils sédentaires? Au contraire voyagent-ils d'un bout à l'autre de l'océan comme le suggère l'étude du périple d'un requin équipé d'une balise qui a parcourru plus de 3600 km? Restent-ils près de la surface pour chasser les otaries ou s'enfoncent-ils dans els abysses pour y chercher d'autres proies comme les suggèrent d'autres enregistrement qui ont vu plonger le requin jusqu'à plus de 750 mètres de profondeurs ?
ANDRÉ HARTMAN
Pionnier de la plongée libre avec les Grands Blancs, André Hartman a acquis une expérience unique au monde. Il a voulu, et su, faire partager sa passion pour ce mal aimé des mers. Conseillant les équipes de reportage les plus expérimentées, il a popularisé une nouvelle image du Grand Blanc, contribuant ainsi largement à sa protection.
Nager avec le Grand Blanc sans cage est une chose, comprendre sa vie pour mieux le protéger en est une autre. Aussi André Hartman étudie-t-il aujourd'hui les interactions entre le superprédateur et l'une de ses proies favorites, le lion de mer du Cap. Il travaille avec des scientifiques tels que Michael Scholl qui a mis au point un système remarquable de photo-identification des requins blancs. Michael a déjà identifié plus de 600 Grands Blancs autour de Dyer Island, la réserve naturelle où se trouvent les colonies des lions de mer et manchots du Cape.