L'il noir me fixe. Nous nous dévisageons. Que peut-il bien
penser, lui, le Grand Blanc, le seigneur de l'océan ? Rien, probablement...
Il jauge la taille de l'intrus. Il apprecie le risque ou l'opportunité
d'un repas. Rien ne l'inquiète. Sa nage reste lente, puissante, sans
heurt. Magnifique, il glisse bien en ligne. Il n'a pas le balancement de
la tête des petits requins. 4 mètres, c'est un mâle adulte.
Jeune mais déjà bien rond,... Il a l'épaisseur du corps
qui caractérise la maturité et la force.
Son implacable assurance est communicative ! Gagné par sa tranquilité,
je ressens une sérénité envahissante, apaisante.
Rien ne nous sépare . Aucun artifice. Nous sommes comme à
l'aube du monde. Rencontre vraie, sans calcul, innocente, une de ces rencontres
dont nous a privé le monde artificiel de nos villes et qui donnent
la joie profonde de communier avec le monde vivant !
Il passe à
quelques mètres pour se fondre dans l'eau laiteuse aussi insidieusement
qu'il était apparu. Il est là, j'en suis sûr. Cette
ombre qui passe au loin, est-ce lui ? Je le guette, je l'espère,
je le veux au détour des grands laminaires qui se couchent sous
la houle. Il est là, tout près, sur mon côté
droit. Inquisiteur et patient. Moi aussi. Je retiens mon souffle pour
ne pas l'effrayer. J'attends qu'il se rapproche pour un portrait. Il reste
sur ses gardes, passe et disparait à nouveau.
Ce n'est pas lui qui revient. C'est une jeune femelle plus nerveuse, plus
vive. Sa bouche machonne nerveusement. Elle vire sur elle même,
pour tenter une charge à laquelle elle renonce.
Mon premier compagnon revient. Il ne veut pas laisser d'opportunité
à sa jeune concurrente. Il s'installe et restera jusqu'à
la fin de la plongée, m'entraînant tour à tour vers
des eaux limpides et ensoléillée de la surface aux eaux
vertes et troubles du fond. Une heure et demi de pur bonheur.
Je retrouve la joie
que j'avais ressenti avec mes amis Jean-Michel Cousteau, Yves Lefèvre,
Jean-Marc Bour, Pascal Szimanek, Lionel pozzoli, Luc Hieulle, lors de
nos premiers contacs avec le grand blanc, ici même, à Dyer
Island en juillet 2000. Ici, au bout de l'Afrique dans les eaux froides
qui baignent le Cap de Bonne Espérance, nous avions passé
trois semaines à nager librement avec les Grands Blancs sous la
direction de André Hartman. Grâce à son extraordinaire
expérience, nous avions passé des dizaines d'heures à
observer, filmer, comprendre, côtoyer , le plus mystérieux
des grands prédateurs sans autre protection particulière
que des débordoires.
André
nous avait fait découvrir la force et les faiblesses de celui sur
qui on a tant écrit sans jamais être allé le rencontrer.
André lui a su nous le faire aimer et respecter.
Au cours de l'une des dernières plongées, une énorme
femelle avait même offert sa nageoire dorsale à Jean-Michel
Cousteau, une improbable chevauchée.
J'avais cru alors que les images incroyables de cette harmonie retrouvée
aller définitivement casser le mythe stupide et nocif des "Dents
de la Mer". Il n'en est rien. Le mythe a la vie dur. Revue, documentaires
et films usent jusqu'à la nausée de cet appat à client
! Il faudra probablement encore bien des combats pour que, enfin, nous
rendions justice à notre dernier grand prédateur sauvage
!
Texte
et photos
François Sarano
Que
sait-on de lui aujourd'hui ? Rien ou presque ! On sait que l'espèce
est fragile ! car les femelles ne sont pas matures avant l'âge
de 12 ans ce qui correspond à une taille moyenne de 4,5 mètres.
Tous les deux ou trois ans, elles mettent bas en moyenne 5 jeunes
dont la taille n'excède pas de 1,2 mètre. Ni la mise
bas, ni l'accouplement n'ont jamais étés observés.
On remarque seulement les morsures profondes que les mâles infligent
à leur partenaire pour les maintenir lors de l'accouplement.
Les jeunes requins sont très rarement observés. Où
passent-ils leur premières années ?
Et plus tard que deviennent-ils ? Sont-ils sédentaires? Au
contraire voyagent-ils d'un bout à l'autre de l'océan
comme le suggère l'étude du périple d'un requin
équipé d'une balise qui a parcourru plus de 3600 km?
Restent-ils près de la surface pour chasser les otaries ou
s'enfoncent-ils dans els abysses pour y chercher d'autres proies comme
les suggèrent d'autres enregistrement qui ont vu plonger le
requin jusqu'à plus de 750 mètres de profondeurs ?
ANDRÉ
HARTMAN
Pionnier de la plongée libre avec les Grands Blancs, André
Hartman a acquis une expérience unique au monde. Il a voulu,
et su, faire partager sa passion pour ce mal aimé des mers.
Conseillant les équipes de reportage les plus expérimentées,
il a popularisé une nouvelle image du Grand Blanc, contribuant
ainsi largement à sa protection.
Nager avec le Grand Blanc sans cage est une chose, comprendre sa vie
pour mieux le protéger en est une autre. Aussi André
Hartman étudie-t-il aujourd'hui les interactions entre le superprédateur
et l'une de ses proies favorites, le lion de mer du Cap. Il travaille
avec des scientifiques tels que Michael Scholl qui a mis au point
un système remarquable de photo-identification des requins
blancs. Michael a déjà identifié plus de 600
Grands Blancs autour de Dyer Island, la réserve naturelle où
se trouvent les colonies des lions de mer et manchots du Cape.