Le Grand Blanc, librement

La seule évocation du Grand Requin Blanc suscite la peur, au point qu'il semble impensable de le rencontrer sous l'eau hors de la protection d'une cage. Pourtant, les plongeurs de Cinémarine, guidés par André Hartman, ont côtoyé pendant trois semaines le plus redouté des prédateurs. Plongeant librement plusieurs heures par jour, sans protection particulière, ils ont filmé et découvert, sous la direction de François Sarano, un animal méconnu et fascinant.


L'eau froide est verte. La visibilité médiocre. Dans nos combinaisons étanches, lourds de nos scaphandres à circuit semi-fermé, nous ne pouvons résister à la houle qui nous bouscule. Depuis 10 minutes, nous nageons-roulons, par 15 mètres de fond, entre algues et rochers. Nous découvrons les espèces rudes qui s'accrochent à la vie, ici à Gansbaii, au bout du bout de l'Afrique, là où les océans Atlantique et Indien s'embrassent furieusement pour venir affronter le cap de toutes les tempêtes, le Cap de Bonne Espérance, le mal nommé.

Soudain dans l'eau trouble, la silhouette sans équivoque d'un Grand Requin Blanc, énorme, puissant. Il fonce sans souci de houle, ni de courant. Il nous a vu, sa trajectoire est directe. Il est sur nous. Le cauchemar.
Non, le rêve. Nous l'attendions !


Calmement tapis sur le fond, Jean Michel Cousteau et André Hartman, le laissent entrer en scène sous les feux des projecteurs de Luc Hieulle et Pascal Szymanek. Yves Lefèvre, derrière son imposante caméra, saisit le regard admiratif de Jean-Michel tandis que, à la deuxième caméra, Jean-Marc Bour amorce un mouvement vers le haut pour un plan d'ensemble de la scène. Lionel Pozzoli, notre photographe, se retient : pas de "flash" pendant le tournage! ...
Chargé de la sécurité de Yves et de Luc, je suis envahi d'une joie irrépressible. La bête est splendide : 4 mètres de muscles, une tonne de souplesse, un profil parfait. Et ce sourire énigmatique, planté de dents menaçantes que l'ouverture nerveuse de la mâchoire laisse entrevoir. Et cet œil anthracite au reflet bleu, rond comme une bille, qui jauge Yves. Comment fait-il, ce grand requin, pour virer ainsi sur lui-même ? Il se ramasse, son dos s'arc-boute. Un battement de caudale, un appui sur la pectorale, il évite le débordoir de Jean-Michel et vient goûter le pare-soleil de la caméra de Marco, puis se détend aussitôt, et reprend sa lente inspection.


Qui aurait pu dire, il y a quinze jours, qu'une équipe de tournage de 7 plongeurs évoluerait ainsi, librement, sans cage, sans contrainte, au milieu des Grands Blancs ?

Un deuxième requin, puis un troisième surgissent, se fondent pour réapparaître là où nous les attendons le moins. Leur nage devient nerveuse, le rythme s'accélère. Ils tournent, suivant un schéma sans fantaisie, toujours plus près, jamais menaçants, toujours inquisiteurs. Lorsqu'ils survolent nos têtes, comme des bombardiers, leur beauté massive et pure, avec laquelle aucun autre requin ne peut rivaliser, efface la crainte que leur mâchoire inspire. Mais justement, le Requin Blanc n'aime pas sentir une présence sous son immense ventre immaculé. Il redoute l'attaque d'un congénère. Blessures profondes, nageoire amputée, témoignent de ces attaques fratricides. Nous le dérangeons, nous l'inquiétons. Il accélère, se cabre, vire brutalement pour revenir dans le dos de Yves. Jean-Michel et André s'élancent, pour prévenir le cameraman, ignorant le danger. Tant de beauté et de calme nous avaient hypnotisés. Au dernier moment, presque à regret, je repousse le nez pointu avec mon débordoir : le choc dur, incongru, efface la magie. Intervention probablement inutile, qui nous rappelle sans frais ce que Marco nous répète avant chaque plongée : "Quelle que soit votre aisance, méfiez-vous de trop de confiance. Les requins blancs sont dangereux."


L'incident est clos, l'hypnotique ronde reprend, jusqu'à ce que Yves ait imprimé sa dernière image, jusqu'à ce que nous claquions des dents. Personne ne souhaite retrouver la surface de peur d'être privé d'une nouvelle rencontre. Mais le meilleur est à venir, incroyable, inoubliable... Alors que Jean Michel, protégé par André, fait une sortie en apnée, la nageoire d'un grand requin tranche la surface de l'eau. Jean-Michel s'efface doucement, laissant passage au géant. Surprise, cette fois ce n'est pas le requin, mais Jean-Michel, qui pivote sur lui-même. Il plonge, rejoint le seigneur des mers, saisit à deux doigts l'extrémité de sa nageoire dorsale et se laisser emporter pour la plus incroyable chevauchée.

Juillet- Aout 2000, Gansbaï, Afrique du Sud.
François Sarano , chef d'expédition,
Directeur de recherche du programme Deep Ocean Odyssey
Photos Lionel Pozzoli