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Le 28 août 2003

Un sanctuaire pour les requins en Polynésie


Monsieur le Président Sénateur de la Polynésie française,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Mesdames et Messieurs les Élus,


Les ressources halieutiques mondiales sont exploitées au-delà de toute mesure, au point de mettre en péril l'avenir de la pêche, des pêcheurs, et de certaines espèces de poissons. La récente synthèse réalisée par le département de Biologie de Halifax (Canada), consacrée à l'évolution de l'exploitation des ressources vivantes de l'océan au cours des 40 dernières années, ne laisse plus place au doute. Elle vient malheureusement démontrer, à l'échelon mondial, ce que scientifiques, experts halieutes, pêcheurs et plongeurs sous-marins avaient dénoncé localement : nos océans surexploités n'abritent plus que 10% de la biomasse initiale des espèces de grands poissons prédateurs dont la longévité est grande et la maturité sexuelle tardive. Ce sont, bien évidemment, les grands individus âgés qui sont les plus touchés. Or, ces grands individus âgés sont les REPRODUCTEURS qui permettent le renouvellement des populations, assurant du même coup l'avenir des pêcheurs..

Nous ne pouvons pas continuer ainsi aveuglément.

Profitons des expériences passées. Ne renouvelons pas la dramatique histoire des pêcheurs de Terre Neuve qui pensaient les bancs de morues intarissables… Intarissables ? mais taris ! A tel point que, en dépit d'une interdiction totale de la pêche depuis 1992, les stocks de morues ne se reconstituent pas.

Aujourd'hui, il n'y a que des regrets. Il n'y a plus de pêcheurs. Formidable gâchis écologique, social, financier, car le gouvernement canadien a du injecter beaucoup d'argent pour maintenir en survie une région déshéritée qui a refusé d'accepter les limites de la nature.

Travaillant sur des stocks de thonidés jusque là peu exploités, la filière pêche polynésienne est en pleine croissance. Plus de 50 ligneurs seront construits d'ici 2006. Cette explosion de l'effort de pêche est-il à la mesure de la ressource ? En tous cas, cette pression de pêche exceptionnelle va, indirectement, s'exercer sur les fragiles stocks de requins déjà mis à mal partout dans le monde.

Nous savons que, en dessous d'un certain seuil, le nombre de reproducteurs est insuffisant pour permettre le renouvellement de certaines espèces dont la maturité sexuelle est tardive et la fécondité faible. C'est le cas des requins qui, parmi tous les poissons, sont les plus fragiles : alors que l'âge de la maturité sexuelle de la morue est de 4 ans, et sa fécondité de plusieurs dizaines de milliers d'individus, il faut attendre 10 ans pour qu'un Grand Requin blanc femelle, atteigne 470 cm, taille critique de maturité sexuelle, et puisse mettre bas, 4 à 5 jeunes requins. Il faut 6 ans et une taille de 330 cm pour le requin tigre, 5 ans et 180 cm pour le requin longimane, 7 ans et 130 cm pour le requin gris de récif, 7 ans et 150 cm pour le requin limbatus, 7 ans et 290 cm pour le grand requin marteau.

Parmi les requins pêchés aujourd'hui, combien atteignent cette taille critique ? Entre 1 % et 5 % !… Il n'y a plus de grands poissons en âge de se reproduire. Nous sommes au bord d'une catastrophe irréversible.

La pêche pour les ailerons est scandaleuse et myope. Elle n'épargne aucun poisson, petits et gros, reproducteurs et juvéniles. Elle se poursuit, alors même que le nombre de captures est si faible que tout autre pêche serait arrêtée, tant le prix des ailerons est élevé par rapport au salaire des pêcheurs les plus pauvres.

Elle n'enrichit qu'une poignée de revendeurs sur le très court terme. Les petits pêcheurs qui pensent en profiter aujourd'hui seront les déshérités de demain. Ils n'auront plus alors d'alternative.

Que viendront voir les visiteurs, avides de rencontres avec les grands animaux marins ? Avec quels pêcheurs viendront-ils discuter ? Que seront les îles polynésiennes lorsqu'elles seront baignées par une mer vide de ces grands poissons ?

Plusieurs mesures peuvent permettre d'éviter la catastrophe annoncée :
- Interdire la pratique du " fining " (pêche des requins pour les ailerons) dans les eaux polynésiennes. Interdire le commerce, le transport, le stockage des ailerons sur le territoire polynésien,
- Imposer que les requins capturés accessoirement sur les longlines destinées aux thons soit débarqués entier avec leurs nageoires.
- Créer un sanctuaire marin dédié à la grande faune marine, en particulier aux requins, semblable au Sanctuaire des Cétacés en Méditerranée.
- Faire de ce sanctuaire un exemple mondial dédié à l'écotourisme, comme le sont certaines grandes réserves naturelles africaines, un immense territoire sauvage où la vie pourrait s'épanouir.

De telles décisions honoreraient les Élus de la Polynésie Française. Faisant preuve d'une sagesse visionnaire, ils se présenteraient comme les pionniers d'une nouvelle relation entre les Hommes et l'océan. Ils donneraient au monde le plus précieux des trésors, celui qui, demain, sera le plus rare et le plus inestimable : un grand territoire sauvage pour les derniers seigneurs de notre planète.

 

François Sarano
Docteur en Océanographie
Président de l'association Longitude 181 NATURE
Ancien plongeur et conseiller Scientifique du Commandant Cousteau
www.longitude181.com

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