Un sanctuaire
pour les requins en Polynésie
Monsieur le Président Sénateur de la Polynésie
française,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Conseillers,
Mesdames et Messieurs les Élus,
Les ressources halieutiques mondiales sont exploitées au-delà
de toute mesure, au point de mettre en péril l'avenir de
la pêche, des pêcheurs, et de certaines espèces
de poissons. La récente synthèse réalisée
par le département de Biologie de Halifax (Canada), consacrée
à l'évolution de l'exploitation des ressources vivantes
de l'océan au cours des 40 dernières années,
ne laisse plus place au doute. Elle vient malheureusement démontrer,
à l'échelon mondial, ce que scientifiques, experts
halieutes, pêcheurs et plongeurs sous-marins avaient dénoncé
localement : nos océans surexploités n'abritent
plus que 10% de la biomasse initiale des espèces de grands
poissons prédateurs dont la longévité est
grande et la maturité sexuelle tardive. Ce sont, bien évidemment,
les grands individus âgés qui sont les plus touchés.
Or, ces grands individus âgés sont les REPRODUCTEURS
qui permettent le renouvellement des populations, assurant du
même coup l'avenir des pêcheurs..
Nous ne pouvons
pas continuer ainsi aveuglément.
Profitons
des expériences passées. Ne renouvelons pas la dramatique
histoire des pêcheurs de Terre Neuve qui pensaient les bancs
de morues intarissables
Intarissables ? mais taris ! A tel
point que, en dépit d'une interdiction totale de la pêche
depuis 1992, les stocks de morues ne se reconstituent pas.
Aujourd'hui,
il n'y a que des regrets. Il n'y a plus de pêcheurs. Formidable
gâchis écologique, social, financier, car le gouvernement
canadien a du injecter beaucoup d'argent pour maintenir en survie
une région déshéritée qui a refusé
d'accepter les limites de la nature.
Travaillant
sur des stocks de thonidés jusque là peu exploités,
la filière pêche polynésienne est en pleine
croissance. Plus de 50 ligneurs seront construits d'ici 2006.
Cette explosion de l'effort de pêche est-il à la
mesure de la ressource ? En tous cas, cette pression de pêche
exceptionnelle va, indirectement, s'exercer sur les fragiles stocks
de requins déjà mis à mal partout dans le
monde.
Nous savons que, en dessous d'un certain seuil, le nombre de reproducteurs
est insuffisant pour permettre le renouvellement de certaines
espèces dont la maturité sexuelle est tardive et
la fécondité faible. C'est le cas des requins qui,
parmi tous les poissons, sont les plus fragiles : alors que l'âge
de la maturité sexuelle de la morue est de 4 ans, et sa
fécondité de plusieurs dizaines de milliers d'individus,
il faut attendre 10 ans pour qu'un Grand Requin blanc femelle,
atteigne 470 cm, taille critique de maturité sexuelle,
et puisse mettre bas, 4 à 5 jeunes requins. Il faut 6 ans
et une taille de 330 cm pour le requin tigre, 5 ans et 180 cm
pour le requin longimane, 7 ans et 130 cm pour le requin gris
de récif, 7 ans et 150 cm pour le requin limbatus, 7 ans
et 290 cm pour le grand requin marteau.
Parmi les
requins pêchés aujourd'hui, combien atteignent cette
taille critique ? Entre 1 % et 5 % !
Il n'y a plus de grands
poissons en âge de se reproduire. Nous sommes au bord d'une
catastrophe irréversible.
La pêche
pour les ailerons est scandaleuse et myope. Elle n'épargne
aucun poisson, petits et gros, reproducteurs et juvéniles.
Elle se poursuit, alors même que le nombre de captures est
si faible que tout autre pêche serait arrêtée,
tant le prix des ailerons est élevé par rapport
au salaire des pêcheurs les plus pauvres.
Elle n'enrichit
qu'une poignée de revendeurs sur le très court terme.
Les petits pêcheurs qui pensent en profiter aujourd'hui
seront les déshérités de demain. Ils n'auront
plus alors d'alternative.
Que viendront
voir les visiteurs, avides de rencontres avec les grands animaux
marins ? Avec quels pêcheurs viendront-ils discuter ? Que
seront les îles polynésiennes lorsqu'elles seront
baignées par une mer vide de ces grands poissons ?
Plusieurs
mesures peuvent permettre d'éviter la catastrophe annoncée
:
- Interdire la pratique du " fining " (pêche des
requins pour les ailerons) dans les eaux polynésiennes.
Interdire le commerce, le transport, le stockage des ailerons
sur le territoire polynésien,
- Imposer que les requins capturés accessoirement sur les
longlines destinées aux thons soit débarqués
entier avec leurs nageoires.
- Créer un sanctuaire marin dédié à
la grande faune marine, en particulier aux requins, semblable
au Sanctuaire des Cétacés en Méditerranée.
- Faire de ce sanctuaire un exemple mondial dédié
à l'écotourisme, comme le sont certaines grandes
réserves naturelles africaines, un immense territoire sauvage
où la vie pourrait s'épanouir.
De telles
décisions honoreraient les Élus de la Polynésie
Française. Faisant preuve d'une sagesse visionnaire, ils
se présenteraient comme les pionniers d'une nouvelle relation
entre les Hommes et l'océan. Ils donneraient au monde le
plus précieux des trésors, celui qui, demain, sera
le plus rare et le plus inestimable : un grand territoire sauvage
pour les derniers seigneurs de notre planète.
François
Sarano
Docteur en Océanographie
Président de l'association Longitude 181 NATURE
Ancien plongeur et conseiller Scientifique du Commandant Cousteau
www.longitude181.com